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lundi 29 juin 2015

Lettre à une grande poète morte

 Chère Hélène Monette,

La rumeur circulait depuis plusieurs mois. Je savais comme plusieurs membres de cette curieuse fratrie littéraire que tu allais mourir. Si jeune, avec ta force et ta rébellion, toute fraîche de combats à venir.

Je te connaissais peu. De loin. En poète qui ne faisait pas partie de ton cercle proche, de ta famille littéraire. Je respectais ton oeuvre, j'ai lu ton beau Kirie Eleison (1994) qui m'avait bouleversé aux Herbes Rouges et ton merveilleux Thérèse pour joie et orchestre (2008), prix du Gouverneur général 2009, dédié à ta soeur. J'ai également parlé de ton dernier livre de poésie, Où irez-vous armés de chiffres ? (2014) à Tout le monde tout lu ! dans le cadre de ma chronique portant sur les écrivains engagés.

Nous avions des amis en commun, José Acquelin, entre autres. Mais je n'ai jamais été ton ami, ni une connaissance qui comptait pour toi. J'ai vécu en périphérie de ta vie littéraire, comme bien d'autres auteurs et lecteurs admiratifs de ta rage noble, de tes épieux à conviction, de ton amour de la terre et des humains.

Durant deux curieux après-midi, vers 2003 ou 2004, nous nous sommes assis à la même table d'une salle de conférence du Conseil des Arts et Lettres du Québec avec une autre écrivaine. Nous participions à un jury littéraire. Nous jugions les dossiers de nos collègues écrivains. Tu étais particulièrement juste et professionnelle. Cet exercice est fastidieux et délicat. Devant une quarantaine de demandes de bourse, de projets, le jury doit en choisir environ 6 à 8 qui obtiendront la totalité ou la presque totalité du montant souhaité. Les écrivains ne sont pas riches. Plusieurs vivotent. J'ai vivoté longtemps et je vivote encore. Tu as vivoté une bonne partie de ta vie. Nous étions tous les deux très au fait de ce problème, de cette condition des artistes de l'écriture au Québec. Ceux qui ne sont pas professeurs embarquent dans des rafiots de vie qui montent et descendent les vagues du sort, l'écume des invitations, au gré de leur notoriété et des amitiés qui facilitent le réseautage.

À cette époque, mon jugement était plus tranché, péremptoire. J'étais un poète considéré (en général) comme formaliste (oulipien, l'art pour l'art, sériel, non creative writing) et je défendais mes semblables. Je me sentais le devoir de plaider en faveur de certains de ces poètes que j'appréciais beaucoup. Tu tenais ton bout, tu défendais plutôt deux ou trois poètes lyriques, engagés, comme toi. L'autre écrivaine qui était à notre table ne savait trop quoi faire. Nous défendions nos chapelles littéraires avec hargne mais sans esclandre. Tu étais ferme et convaincante. J'étais ferme et décidé. Pour éviter l'impasse, nous en étions venus à un compromis. Un pacte à l'amiable. Tu prenais un ou une de mes formalistes et je prenais un ou une de tes lyriques engagés.

En sortant du 500 Place d'Armes, tu étais toute souriante et tu avais oublié nos querelles esthétiques, tu nous répétais, à moi et à notre collègue auteure, que tu allais cesser d'écrire et nous ne te croyions pas. Je suis très heureux que tu n'aies pas mis ton projet à exécution. Si la mort n'était pas venue te ramasser avec sa triste pelle, tu en aurais écrit sans doute beaucoup d'autres de ces textes qui fouettent le sang, brutaux contre les argentiers exploiteurs, intransigeants contre les massacreurs de l'environnement, blessants pour tous ceux qui humilient sans comprendre la complexité fragile des humains.

Je t'écris une lettre maintenant que tu es morte, car j'aurais souhaité t'écrire il y a quelques mois, un peu en admirateur respectueux et envieux de ton aplomb. Tu avais choisi le silence et le retrait. Pas d'apitoiement ni de coulure sentimentale. Il y a plus d'un an, j'ai assisté à un hommage que l'on t'a rendu, préparé par quelques écrivains de ta connaissance, sans mention de ta condition, dans la dignité la plus secrète, au Complexe Desjardins. Janine Sutto y avait lu un de tes poèmes, dans toute sa splendeur et sa grâce ténue.

Mais que dire à une femme de ta trempe qui ne soit pas mièvre à l'orée de la mort ?

La peur du ridicule a freiné mon geste et quand j'ai appris que tu étais morte, aujourd'hui, par un communiqué de Boréal reçu par courriel, je me suis figé.

Aujourd'hui je lis de tout, et si je me suis engagé, à quelques reprises, à ma petite échelle, c'est toujours en pensant à toi, en me remémorant ta vigueur et ta foi en l'humain. Tu étais la soeur spirituelle d'un Paul Chamberland et ton combat aura honoré l'arène poétique du Québec. Tu resteras pour moi un emblème de conviction, de révolte sincère et de turbulences nécessaires dans notre Québec troué de mollesse et reposant dans le confort.


2 commentaires:

  1. Ta lettre est touchante par sa sincérité et aussi parce que le cœur guide les mots. Très beau.

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  2. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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